Six années se sont écoulées depuis que le rideau est tombé sur la vie d’Hyacinthe Kakou. Six années déjà que s’est éteinte une voix singulière de la scène intellectuelle et artistique ivoirienne. Pourtant, le temps, ce grand effaceur de mémoires, semble avoir échoué devant l’empreinte laissée par cet homme dont l’existence fut tout entière consacrée à la création, à la transmission et à l’exigence de l’esprit. Poète, dramaturge, amateur de photographie, administrateur culturel, pédagogue attentif et intellectuel discret, Hyacinthe Kakou appartenait à cette catégorie rare d’hommes dont l’œuvre dépasse largement la personne. Il ne recherchait ni les projecteurs ni les clameurs de la célébrité. Son royaume était celui des mots, de la réflexion et de la création.
À travers ses pièces de théâtre, il avait choisi de faire du rire une arme de lucidité. Chez lui, l’humour n’était jamais une simple distraction. Il constituait un instrument d’analyse sociale, une manière subtile de mettre à nu les contradictions humaines et les travers de la cité. Dans son univers dramatique, le spectateur riait souvent avant de comprendre qu’il était lui-même l’objet de la satire. Des œuvres comme «On se chamaille pour un siège» ou «Le Fou du carrefour» demeurent aujourd’hui encore d’une étonnante actualité. Elles témoignent de cette capacité qu’avait l’auteur à saisir les permanences du pouvoir, les fragilités de la démocratie et les ambiguïtés des comportements humains. Le théâtre devenait alors un miroir dans lequel la société ivoirienne pouvait contempler ses grandeurs comme ses faiblesses.
Le critique littéraire Auguste Gnalehi évoquait avec émotion cette disparition dont la douleur demeure intacte : « Chaque souvenir de lui ravive une douleur sourde — comme une main invisible qui serre le cœur, lentement, sans jamais vraiment relâcher son étreinte. Hyacinthe avait cette chaleur rare, cette lumière douce qui réchauffait les âmes même dans les jours les plus sombres. »
Ces mots traduisent ce que beaucoup de ses proches ont ressenti : la perte d’un homme dont la présence rassurante et la bienveillance silencieuse constituaient une richesse humaine aussi précieuse que son héritage intellectuel. Alain Tailly, qui le surnommait affectueusement « le Magister », voyait en lui davantage qu’un écrivain : un maître, un passeur de savoirs, un homme dont l’érudition n’avait d’égale que l’humilité. Cette dimension magistrale de l’homme transparaît également dans les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé. Le critique littéraire Zacharie Acafou résume admirablement la singularité de son œuvre lorsqu’il écrit : « Le subtil, l’exigeant Hyacinthe Kakou laisse une œuvre vertigineuse, d’une érudition iconoclaste, hantée par la monstruosité de la politique ivoirienne. »
Rarement formule aura aussi justement saisi la nature profonde de cette production littéraire. Car Hyacinthe Kakou n’observait pas seulement son époque : il l’interrogeait, la disséquait, la mettait en accusation lorsque cela devenait nécessaire. Son écriture portait cette inquiétude fondamentale face aux dérives du pouvoir et aux renoncements des hommes.
Mais au-delà de l’écrivain, c’est aussi l’homme que beaucoup pleurent encore. L’écrivain Sophos Le Poète Zao, méditant sur la disparition de son ami, confiait une réflexion bouleversante inspirée de l’épopée de Gilgamesh : « Vais-je mourir moi aussi ? » Question universelle qui traverse toutes les civilisations et qui prend une résonance particulière lorsque disparaissent ceux qui semblaient destinés à demeurer parmi nous.
Car la mort d’un créateur ne renvoie jamais seulement à son absence ; elle rappelle à chacun sa propre fragilité et l’incertitude du lendemain. Cette méditation trouve un écho dans l’hommage rendu par le journaliste et écrivain Serge Bilé. Évoquant leur collaboration autour d’une comédie musicale consacrée à Félix Houphouët-Boigny, il se souvenait des longues heures de travail partagées et du projet demeuré inachevé :
« Avec toi, Hyacinthe, c’est l’un des meilleurs écrivains ivoiriens qui disparaît. Mais ton œuvre te survivra éternellement et continuera d’être étudiée et jouée. »
Cette affirmation apparaît aujourd’hui comme une évidence. Car six ans après sa disparition, Hyacinthe Kakou continue d’habiter les scènes, les bibliothèques, les salles de classe et les mémoires. Ses personnages poursuivent leur existence. Ses répliques continuent d’interroger les consciences. Ses textes demeurent des instruments de compréhension du présent. Là réside sans doute la véritable victoire de l’écrivain sur la mort. Les hommes passent. Les œuvres demeurent.
Et lorsqu’une œuvre parvient à éclairer plusieurs générations, lorsqu’elle continue de susciter le rire, la réflexion et le débat longtemps après la disparition de son auteur, alors celui-ci n’est jamais tout à fait parti. Six ans après son décès, Hyacinthe Kakou appartient désormais à cette lignée d’intellectuels dont la présence se mesure moins à leur existence biologique qu’à la fécondité de leur héritage.
Son siège est resté vide. Mais sa parole, elle, continue de circuler. Et tant que des lecteurs ouvriront ses livres, tant que des comédiens feront vivre ses personnages, tant que des citoyens trouveront dans ses textes matière à réfléchir sur leur temps, Hyacinthe Kakou continuera d’habiter notre mémoire collective. Les grands écrivains ne meurent jamais complètement.
Ils deviennent des voix que le temps ne parvient plus à faire taire.
Par Sem David Goli
