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Frédéric Grah Mel, biographe de Felix Houphouët-Boigny, d’Henri Konan Bédié et de Marcel Treich-LAPLÈNE : « Il ne faut pas laisser nos personnalités mourir après leur mort naturelle »

Tirer les personnalités marquantes de l’oubli est tel un sacerdoce pour Frédéric Grah Mel. Selon ses propres mots, qu’on retrouve dans l’avant-propos du premier tome de la biographie du président Félix Houphouët-Boigny, l’auteur souligne qu’il s’est engagé dans l’écriture biographique par « devoir de mémoire ». Il estime que les personnalités africaines, bonnes ou mauvaises, ne devront pas mourir pour toujours. « Il ne faut pas les laisser mourir après leur mort naturelle. »

Journaliste et biographe de personnalités politiques, culturelles et religieuses, Grah Mel est l’auteur de la biographie de Marcel Treich-Laplène, le précurseur de la Côte d’Ivoire, du fondateur de la revue et de la maison d’édition Présence Africaine, Alioune Diop, le bâtisseur inconnu du monde noir, du cardinal Bernard Yago : la passion de l’Église, le service de la cité, de Félix Houphouët-Boigny en trois tomes et d’Henri Konan Bédié. Et depuis 2017, il travaille sur celle de Philippe Grégoire Yacé, une figure marquante de la vie politique en Côte d’Ivoire. Dans cet entretien qu’il a accordé à CultureNoushi le mardi 23 juin 2026, le biographe nous partage sa passion pour son genre littéraire, ses ambitions de vulgariser le genre de la biographie en Afrique afin de susciter l’interêt des auteurs africains pour la biographie et créer des conditions pour faciliter les recherches en documentation.

CultureNoushi : Dès l’entame de notre conversation, vous avez dit qu’écrire de la biographie demande un peu de moyens. La biographie du président Félix Houphouët-Boignyvous a pris 12 ans et a coûté 150 millions de francs CFA. Est-ce que ce n’est pas cela qui freine un peu les auteurs africains et les empêche de s’engager dans ce genre ? 

F. Grah Mel : Je ne le pense pas. Moi, je me suis rendu compte du temps que prend ce travail et de ce qu’il coûte quand je me suis lancé. Les auteurs africains ne peuvent pas rester sans se lancer et affirmer a priori que cela va leur coûter cher. En ce qui me concerne, ce ne sont pas toutes les biographies qui m’ont coûté 150 millions. La biographie de Treich-Laplène par exemple, qui était mon premier livre, je l’avais écrite avec des sources que j’avais trouvées en totalité ici en Côte d’Ivoire. 

Treich-Laplène était originaire d’une petite ville de Corrèze qui s’appelle Ussel. Là-bas, on prononce Treck-Laplène, et en Côte d’Ivoire, Treich-Lapleine. Je voulais aller là-bas mais je n’avais pas pu le faire, faute de moyens. J’avais donc dû me contenter de documents que j’avais trouvés ici, aux Archives Nationales de Côte d’Ivoire. C’était une documentation qui n’était certes pas complète mais qui était tout à fait intéressante. Je me souviens par exemple du rapport d’exhumation de Treich-Laplène. Voussavez, il était mort ici, au large de Grand-Bassam, dans un paquebot qui devait l’amener se soigner au Sénégal. C’était dans la nuit du 9 au 10 mars 1890. Il avait été enterré à Bassam le 10 mars. D’ailleurs on peut voir sa tombe encore aujourd’hui au Quartier France. Mais un an après, on l’avait exhumé pour amener ses restes à Ussel. Et donc le rapport de son exhumation était ici. Je me souviens encore de l’émotion qui m’avait envahi quand j’étais tombé sur ce document. La cire avec laquelle on l’avait cacheté était complètement réduite en poussière. C’était un document que je n’aurais peut-être pas trouvé à Ussel. Donc il y a des choses ici, avec lesquelles ont peut travailler sans avoir à débourser des millions. 

Je m’étais rendu ensuite à Elima, dans la région d’Aboisso. J’avais mis mes pas dans les pas de Treich-Laplène, dans ce petit village que les gens du cru eux-mêmes appellent Mbouinou encore M’mouin. Ils m’avaient expliqué que ce nom était une déformation de Amoin, et que c’était le nom d’un génie de la localité. Treich-Laplène avait supervisé dans ce village les travaux de construction d’une grande maison de son patron Arthur Verdier, qu’il appelait la Maison blanche, ainsi que la réalisation d’une grande plantation de café de plus d’un millier d’hectares. Il faut dire au passage que c’était son patron Arthur Verdier qui avait introduit le café en Côte d’Ivoire dans ces années 1880 où Treich-Laplène se trouvait en Côte d’Ivoire. J’avais donc écrit mon livre en combinant les enseignements du terrain et les informations recueillies dans les archives, et surtout, je le répète, sans que cela me coûte des millions. J’ai également travaillé sur Alioune Diop, essentiellement avec dela documentation que j’avais trouvée ici. Certes j’avais eu l’occasion de compléter mes sources grâce à quelques voyages effectués à Paris et à Rome. Mais l’essentiel de ma doc était disponible ici en Côte d’Ivoire.  

C’est vraiment avec Houphouët-Boigny que je ferai l’expérience du coût dans la production des biographies. Mais il est vrai que c’était un personnage d’une envergure différente. Par conséquent ce ne sont pas toutes les biographies qui vont entraîner systématiquement un coût prohibitif. Pour en revenir à votre question, je pense que le vrai frein, chez mes collègues chercheurs et écrivains africains, est la volonté de se lancer. Elle manque souvent. Il y a un deuxième obstacle à la production de biographies chez les intellectuels africains. C’est un obstacle qui est, si j’ose dire, d’ordre épistémologique. C’est la difficulté à accepter la biographie en particulier, les récits de vie en général, comme un vrai genre littéraire. 

Vous savez, vous comme moi avons appris à l’école qu’il existe trois genres littéraires : le roman, la poésie et le théâtre. Moi, j’affirme que cette répartition est inacceptable. Pour deux raisons. La première raison tient au fait que ces genres littéraires sont fixés ainsi par pure commodité. Sinon tout est dans tout. Quand vous prenez le théâtre par exemple, vous pouvez y trouver de la poésie comme on peut le voir dans le théâtre français du XVIIe siècle jusqu’au XIXe, chez Corneille, Racine, Molière, chez Voltaire, chez Hugo. Souvenez-vous dans Le Cidde Corneille qui est une œuvre dramatique : 

« Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! 

N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? 

Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers 

Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ? » 

C’est une parole rimée. C’est à la fois du théâtre et de la poésie. 

« Mon bras qu’avec respect toute l’Espagne admire, 

Mon bras qui tant de fois a sauvé cet empire, 

Tant de fois affermit le trône de son roi, 

Trahit donc ma querelle et ne fait rien pour moi »… 

De même, dans le roman, on peut trouver de la poésie, surtout depuis que la rime a laissé la place aux vers libres. De ce fait, je pense que la vision ou les analyses qui consistent à tout fonder sur les genres littéraires, c’est une attitude qu’il faut absolument relativiser. La deuxième raison pour laquelle le regroupement des œuvres littéraires dans les trois genres que sont la poésie, le théâtre et le roman est inacceptable, tient au fait que cette approche conduit à attribuer indûment au roman le statut de genre littéraire. Car à côté du roman, vous avez les contes, vous avez les nouvelles, vous avez les fables. Tous ces types de récits qui ne sont pas des romans, où est-ce qu’on les classe ? Personnellement ma thèse est la suivante : on peut convenir que la poésie est un genre littéraire acceptable, parce qu’il y a de fortes spécificités qui font que la poésie peut se distinguer comme telle. On peut convenir que le théâtre est un genre littéraire parce qu’il y a defortes spécificités qui font qu’on peut l’accepter comme tel. Il me semble en revanche difficile de convenir que le roman est un genre littéraire. Le roman me semble être en fait un sous-genre d’un genre que j’appelle le récit.  

Une fois posé ce postulat, je distingue deux catégories de récits. Je distingue les récits de fiction, où je classe donc le roman, la nouvelle, les contes, les fables, etc. Et je distingue les récits factuels, qui sont à l’opposé de la fiction. Dans les récits factuels, je classe les récits de voyage qui ont été souvent produits par de grands auteurs, comme par exemple l’André Gide du Voyage au Congo, du Retour du Tchad, du Retour de l’URSS. Je classe encore, dans les récits factuels, les reportages qui ont une grande teneur littéraire comme on peut en lire chez Joseph Kessel ou chez Albert Londres. Et bien sûr dans les récits factuels, je classe les biographies. Ce sont des récits factuels en ce sens qu’on ne peut rien inventer en les écrivant, justement parce qu’elles ne sont pas de la fiction. 

Le roman n’a donc pas à se parer, tout seul, du statut de genre littéraire et, comme l’arbre qui cache la forêt, imposer le rejet de la biographie aux oubliettes. Je dis là une chose qui semble évidente mais dont peu de mes collègues écrivains sont convaincus. Si nous étions plus nombreux à en être convaincus, peut-être serions aussi nombreux à produire des biographies que nous le sommes à produire des romans.   

Avant de m’arrêter, je voudrais avancer une dernière raison à la pauvreté de la production de biographies en Afrique. C’est parce que les programmes scolaires ne proposent aucune œuvre biographique aux élèves et aux étudiants. Où et comment les Africains ont appris à écrire des romans, de la poésie, du théâtre ? Sur les bancs de l’école et en lisant des romans, de la poésie et du théâtre. Je pense que s’il leur était proposé également la lecture et l’étude d’œuvres biographiques, ils y trouveraient des modèles à imiter. L’absence d’offres dans les programmes scolaires a cette conséquence grave, qui nuit à la connaissance de nos grandes figures. Hélas, aujourd’hui comme hier, on peut arriver au bout de ses études, y compris les études littéraires, sans avoir jamais ouvert une biographie. Et donc sans avoir jamais eu la possibilité de s’éveiller à l’intérêt de ce genre. Cela me paraît être un combat à mener. La biographie est aujourd’hui, à l’heure où je vous parle, le genre qu’on produit le plus dans le monde entier, sauf en Afrique. Personnellement je trouve cela scandaleux, parce qu’en Afrique aussi, nous avons de grands hommes, nous avons de grandes femmes, nous avons de grandes figures, et c’est à nous de les identifier, de les hisser sur le pavois, pour que nos concitoyens tirent les leçons de leur parcours en vue de l’édification harmonieuse de nos sociétés. 

CultureNoushi :  En tant que l’un des rares biographes ivoiriens, quelles actions menez-vous pour pallier le manque de biographes ? 

F. Grah Mel : D’abord, écrire moi-même. Il y a tellement de travail à faire. Ensuite recueillir la parole de nos devanciers qui sont encore de ce monde. En 2005, c’était le centenaire de la naissance de Félix Houphouët-Boigny. A cette occasion, j’avaisvoulu donner la parole à 100 personnes pour recueillir 100 témoignages sur le thème : « Rencontres avec Houphouët-Boigny ». J’avais publié, à la fin, deux volumes de 96témoignages. Ces auteurs ont raconté leurs relations, leurconnaissance, leur pratique du président Houphouët-Boigny. Donner ainsi la parole à nos aînés et recueillir leur récit sont de choses qu’il nous faut faire. J’ai aimé, beaucoup aimé l’initiative qu’a prise tout récemment Jean-Louis Ménann-Kouamé, qui a fait un livre sur les pères fondateurs de notre pays. J’ai beaucoup aimé son initiative, parce qu’elle vient en complément de ce que j’ai fait sur Houphouët. Houphouët-Boigny a été une grande figure. Mais il n’aurait rien été sans un grand ensemble de gens qui ont été à ses côtés et qui l’ont aidé à devenir Houphouët-Boigny. Et Jean-Louis Ménann-Kouamé est parti avec le projetde faire connaître ces grandes personnalités et de les mettre envaleur. Il a travaillé sur 30 personnes dans un premier temps. Je crois qu’il a un projet de 120 personnalités. 

Donc voilà; après Rencontres avec Houphouët-Boigny, il y a du travail à faire. Je travaille en ce moment sur une biographie de Philippe Yacé. Voilà une personne qu’il ne faut pas laisser mourir. Après sa mort, disons, naturelle, nous avons le devoir de le ressusciter pour tout ce qu’il a donné à ce pays. 

Et en dehors de cela, j’ai un projet, dans mon village, de constitution d’une bibliothèque d’au moins un millier de livres,qui seront des livres de trois catégories : premièrement, des biographies, deuxièmement, des mémoires. Et troisièmement, des ouvrages théoriques sur les récits de vie. Donc, je vais réunir dans mon village, dans cet espace sur lequel je travaille en ce moment, ce millier d’ouvrages, et je compte y accueillir des gens qui auront des projets de rédaction de biographies ou des projets de rédaction de mémoires. Si quelqu’un, par exemple, travaille sur le président Ouattara, il ira faire les recherches là où le président Ouattara est passé dans sa vie. Et en venant chez moi, il pourra lire des modèles qui vont possiblement l’aider à attaquer et à conduire son texte. Parce que les sujets sont toujours très vastes et on peut ne pas savoir comment s’y prendre pour les aborder. Moi, quand je travaillais sur Houphouët-Boigny, j’étais parti vraiment la fleur au fusil. Mais je ne savais pas comment aborder le sujet. Et c’est une biographie consacrée par Henri Troyat à Baudelaire qui m’avait débloqué. Henri Troyat explique dans cette biographie que Baudelaire étaitle fils d’un prêtre défroqué. Et il commence son récit avec un premier chapitre consacré au père de Baudelaire, l’ancien prêtre défroqué, le poursuit avec un deuxième chapitre consacré à la mère de Baudelaire, et un troisième chapitre consacré au mari de sa mère qui a élevé le poète. Je me souviens que celle lecturem’avait proprement délivré. Comment ? Comme vous le savez, on disait d’Houphouët-Boigny qu’il était le fils d’un Sarakolé, le fils d’un Gouro, etc, tout sauf le fils d’un Baoulé. Donc j’ai consacré un premier chapitre à toute la rumeur sur Houphouët-Boigny, que j’ai conclu en disant : « Mais ce personnage si chargé, si grimé, il mérite d’être décapé. Qui est le vrai Houphouët ? » Et donc chapitre 2, le père d’Houphouët. Chapitre3, la mère d’Houphouët. Chapitre 4, sa grande-tante Ya Nso qui l’avait élevé, etc. 

Ce livre sur Baudelaire m’avait donc vraiment débloqué. Et c’est ce que je souhaite que les gens trouvent chez moi. En lisant des modèles, ils verront comment aborder leur sujet, parce que ce n’est pas très simple d’entrer dans un personnage. La biographie de Bédié, je la commence en disant qu’il est né un jour de pluie. La pluie et l’eau étaient des phénomènes extraordinaires chez lui. J’ai donc estimé que je pouvais entrer dans le personnage par ce biais. Peut-être qu’entrer ainsi, par un biais particulier, propre à un personnage, est une approche qui va influencer un jeune auteur aux prises avec son sujet. Je voudrais, dans tous les cas, recevoir chez moi quelques jeunes, quelques intellectuels, que ce genre intéresse ou intéressera, de manière à ce qu’on puisse être un peu plus nombreux à nous occuper de nos grandes figures, de nos grandes personnalités, et que nous ne disparaissions pas sans avoir laissé les moyens d’une transmission.

CultureNoushi :  Qu’est-ce qui a milité en faveur de Félix Houphouët-Boigny pour qu’il bénéficie de trois tomes de plus de 800 pages que les autres ? 

F. Grah Mel : J’ai écrit 2 000 pages au total, mais les trois tomes, ça s’est imposé à moi. J’étais parti avec un projet de deux tomes. Le premier tome devait aller de sa naissance à 1960, et le second, de 1960 à sa mort en 1993. Et puis, quand j’ai fini le tome 1, il faisait un volume de plus de 800. Les éditeurs avaient dû opter pour des caractères de police vraiment petits pour éviter que le volume ne soit trop gros. Or quand j’ai fini le tome 2, j’avais un tapuscrit de 1 200 pages. Et ils m’ont demandé si moi-même, à l’âge que j’avais, si j’étais à l’aise pour lire un volume aux caractères de police encore plus petits. Voilà comment on en est arrivé à décider que le tome 2 soit cassé en deux nouveaux volumes d’à peu près 600 pages chacun. Donc, j’ai subdivisé ce tome 2 en un volume allant de 1960 à 1980 et un dernier volume allant de 1980 à 1993. Les sujets abordés dans ces volumes sont la mise en place des institutions dans le jeune pays indépendant, le développement de la Côte d’Ivoire, la diplomatie, les difficultés économiques et la fin, marquée par les difficultés de la succession, etc.

Donc voilà ! Maintenant, votre question a un deuxième volet. Comment Houphouët s’est imposé à moi ? En d’autres termes, comment j’ai eu l’idée de travailler sur Houphouët ? Écoutez, je n’étais pas un familier d’Houphouët. Quand il disparaît en 1993, comme tous les Ivoiriens, je suis assailli de questions. Qu’est-ce qu’on allait devenir ? Qu’est-ce que la vie serait sans Houphouët ? etc. Et comme je m’intéressais au genre biographique depuis longtemps – j’ai ici un petit texte d’André Maurois, qui est une biographie de Voltaire. C’est l’un des premiers textes biographiques que j’ai lus, il y a très longtemps. Il m’avait vraiment plu et cela m’avait amené à lire la plupart des biographies écrites par André Maurois, jusqu’à ses mémoires. C’est une très, très belle plume, André Maurois. Je le conseille à tous ceux qui tombent sur ses livres. Il y a une biographie de Disraeli, le Premier ministre britannique Disraeli, qui est un délice. Une biographie de Chateaubriand. C’est vraiment une grande plume… Comme je m’intéressais donc au genre biographique, je vais être amené à m’occuper d’Houphouët d’une façon tout à fait fortuite.  

Un ami qui travaillait dans une entreprise d’Abidjan m’appelle un jour et il me dit : « Écoute, Frédéric, nous avons un problème de communication dans la boîte où je suis, aide-nous à le gérer. » Je lui réponds que ça ne m’intéresse pas. Et puis finalement, nous nous occupons de ce problème, cet ami et moi, et nous le réglons. Je rencontre ensuite le patron de la boîte. Je vois qu’ilne verrait pas d’un mauvais œil que je rejoigne l’entreprise pour m’occuper de la communication. Quand je lui laisse entendreque ça ne m’intéresse pas, il est surpris. « Vous êtes jeune, me laisse-t-il entendre. Vous pouvez gagner beaucoup d’argent en venant travailler dans ma boîte. Qu’est-ce que vous voulez faire ? » Non sans une certaine naïveté, je lui réponds que je veux écrire des livres. Il se fait que dans la période, je sortais mon livre sur Yago. Le patron de la boîte me dit : « Je vais venir à la présentation de ce livre. » Effectivement, il vient. C’était à la librairie Carrefour à Cocody. Il achète un exemplaire que je lui dédicace. 

Plus tard, nous convenons que, au lieu de travailler dans son entreprise, je fasse une étude de la politique de la communication dans son groupe et qu’il recrute ensuite un communicant qui mettrait en œuvre les conclusions de l’étude. Le patron accepte cette offre et l’étude commence. 

Dans le cadre de cette étude, je demande à rencontrer des groupes industriels de la dimension de son groupe pour voir la politique de communication qui y était appliquée. J’identifie ainsi un groupe industriel important de la place d’Abidjan. Quand je téléphone pour prendre rendez-vous avec le responsable de la communication, je tombe sur une Française qui me demande sije suis bien Monsieur Frédéric Grah Mel. « Eh bien, MonsieurGrah Mel, me dit-elle, j’ai hâte de vous rencontrer. Vous savez, poursuit-elle, avant de venir m’occuper de la communication dans le groupe où je suis, j’étais directrice de l’Opéra de Nice. Quand il m’a fallu venir dans votre pays, j’ai lu des petites choses sur la Côte d’Ivoire pour connaître le pays. Et je suis tombée ainsi sur un petit livre consacré à Marcel Treich-Laplène. Est-ce que c’est vous l’auteur de ce livre ? » Je réponds Oui. « Dans ce cas, me dit-elle, dépêchez-vous de venir. Je serais très heureuse de vous rencontrer. Vous savez, j’ai lu après Treich-Laplène, votre livre sur Alioune Diop, et je viens d’acheter le livre sur Yago que je conseille à tout le monde autour de moi… » 

Je rencontre donc cette dame et c’est elle qui m’explique que, avec les trois premières biographies que j’ai consacrées à Treich-Laplène, à Alioune Diop et à Bernard Yago, j’ai désormais de l’exercice pour commencer un travail sur Houphouët-Boigny. Cette dame, je ne l’ai plus revue jusqu’aujourd’hui où je vous parle. Je donnerais beaucoup pour la retrouver. Ne serait-ce que pour lui offrir un exemplaire du livre que j’ai fait après elle. C’est elle qui me met donc l’idée dans la tête. Sur le champ, je lui dis : « Mais Madame, vous ne pensez pas cela ! Je n’en ai pas les capacités. Non, arrêtez ça, je ne serai pas capable. » Elle insiste :« Monsieur Grah Mel, je vous le dis, j’ai lu vos trois premierslivres, et je pense que vous avez de l’exercice, vous devriez vous lancer. » 

Voilà comment est né ce projet sur Houphouët-Boigny. Je ne savais pas que je mettais le pied dans une longue, longue, longue aventure. Ça m’a pris douze années, mais bon, voilà !  

CultureNoushi :  Comment est-ce que vous, en tant que biographe, pendant ces douze années, vous avez pu écrire cette biographie sans tomber dans l’éloge et, de l’autre côté, sans tomber dans le blâme ? Comment êtes-vous arrivé à maintenir cet équilibre ?

F. Grah Mel : D’abord, le personnage est passionnant et on ne peut pas faire une biographie si on n’éprouve pas de la passion pour son sujet. Vous dormez avec lui, vous mangez avec lui, vous bavardez avec lui, vous faites tout avec lui. Si dans ces conditions, vous n’éprouvez pas un minimum de sympathie pour lui, c’est très, très, très difficile. Vous êtes toujours guetté par le risque de tomber dans le pamphlet. Or, il ne faut pas. Donc, il y a cela, la passion que le personnage vous inspire. Moi, je considère que si on n’éprouve pas de la passion pour son sujet, il vaut mieux abandonner.

Deuxièmement, je me suis donné, comme biographe, quelques critères simples. Premier critère simple, j’estime qu’une biographie, c’est une biographie. C’est un type d’écrit qu’il faut distinguer de deux genres voisins : le pamphlet et l’hagiographie. Le pamphlet, quand on est contre le personnage, et l’hagiographie, quand on lui est excessivement favorable. Je pense qu’il faut se garder de ces deux écueils en permanence. Donc, il faut se surveiller soi-même. Une biographie, c’est une épreuve pour soi-même, pour vous qui écrivez. Vous devez avoir assez de vigilance envers vous-même pour ne pencher ni à droite ni à gauche, pour rester, comme disent les jeunes aujourd’hui, focus sur son sujet. 

Autre critère simple, j’estime qu’aucun être humain n’est parfait. Aucun. Tout homme a ses faiblesses et ses forces, ses défauts et ses qualités. Et moi, je pars du principe que quand on écrit sur un personnage, c’est pour le donner en modèle et aider vos lecteurs, en leur offrant ce personnage, à s’élever eux-mêmes. Donc, globalement, j’essaie d’éviter les aspects qui peuvent manquer d’élever mes lecteurs. D’abord, au nom du fait que personne n’est parfait, moi moins que le sujet sur lequel je travaille. Et deuxièmement, au nom du souci d’élever mes lecteurs. Ce critère est très important à mes yeux. Par conséquent je n’insiste sur les faiblesses de mon personnage que quand cela est vraiment nécessaire pour éclairer sa personnalité ou son œuvre. S’il s’agit d’exposer les faiblesses pour exposer les faiblesses, je dis non. Par exemple, quand Houphouët-Boigny organise les faux complots, je crois devoir en parler d’abord parce qu’il y a une attente d’information et de compréhension chez les Ivoiriens. Ensuite parce que cette initiative est un moment majeur dans la politique du président. Elle projette un caractère et une cruauté auxquels il ne me semble pas suffisant de s’arrêter. Il faut aussi voir le moyen qu’il se donne pour construire la Côte d’Ivoire. Il avait pris du temps pour expliquer, en particulier aux jeunes qu’il avait lui-même envoyés aux études en 1946. Il leur avait beaucoup expliqué etavait beaucoup débattu avec ces jeunes. Puis est arrivé un moment où il avait estimé que, comme homme politique, il devait agir. Et il avait agi. Il avait beaucoup terrifié le pays. Ce qui s’était passé était globalement dommage ; il faut le regretter, le déplorer, le reprocher même à Houphouët-Boigny. Mais la raison pour laquelle on ne peut pas éviter ce sujet ne peut pas être tout simplement de stigmatiser la cruauté des chefs. Vous savez,nous, nous sommes dans nos salons, nous critiquons, nous regardons, nous jugeons, nous avons le beau rôle. Mais l’homme politique, il doit agir. Et parfois en sortant les dents. La politique n’est pas une chose facile. Je me demande si beaucoup de gens qui entrent dans cette profession sont préparés… 

Donc voilà quelques critères qui guident mon travail, quelques critères auxquels je me tiens. Je lis des textes où les auteursprivilégient résolument de monter en épingle les petits côtés des grands hommes. Franchement, ce n’est pas le choix que je fais. Ce n’est pas mon choix.

Propos recueillis par Jibril Amin