« Les Frasques d’Ébinto » d’Amadou Koné : certaines sources font remonter les premiers jets de ce classique à ses années de collège et de lycée, entre 14 et 15 ans. Mais si, en 1974, le manuscrit n’a suscité aucun soupçon de plagiat ou d’usage de l’IA, tel n’est plus le cas depuis la démocratisation des agents conversationnels. De même pour Nincemon Fallé qui a remporté en 2024 le Prix Voix d’Afrique et le Prix National Bernard Dadié du Jeune Écrivain à 22 ans avec son roman « Ces soleils ardents ». En dehors des frontières ivoiriennes, Mohamed Mbougar Sarr. Cet écrivain sénégalais a bouleversé le monde littéraire avec son œuvre « La plus secrète mémoire des hommes », un roman qui lui a valu le prestigieux prix littéraire Goncourt à 31 ans en 2021. Bien sûr qu’il n’est pas le plus jeune lauréat de l’histoire du prix, mais depuis 1976, aucun jeune de cet âge ne l’avait remporté. Les trois écrivains cités ont peut-être eu le privilège de briller très jeunes à une période où il n’y avait ni doute sur la qualité des textes, ni déni sur la capacité créatrice des auteurs. Cette époque où les éditeurs ne galéraient pas à distinguer la créativité humaine et celle des machines est révolue.
L’avènement des IA boulverse tout
Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Les applications d’IA ont changé le regard qu’on pose sur un manuscrit. Désormais, dans presque tous les appels à textes, un paragraphe est réservé pour cette mise en garde : « NB : Les textes générés par IA ne sont pas acceptés ». Lorsqu’un auteur présente son tapuscrit bien écrit, où le récit ne souffre que de peu d’insuffisances, cela n’éveille plus l’admiration du génie, mais plutôt la présomption de tricherie. Le premier réflexe, c’est de s’assurer qu’il n’est pas généré. Il est scruté pour déceler les tournures et les expressions courantes qu’on retrouve dans les textes d’IA. Et même si l’on n’en trouve pas, le doute demeure quand même. Parce qu’autant il existe des applications pour analyser, autant il en existe aussi qui dissimulent toutes traces d’IA. Des outils qui humanisent les écrits de sorte à les faire passer pour des textes faits par des humains.
Plus de 80 % des textes générés par IA rejetés en 2025
Nous sommes bien à l’ère d’une révolution créative. Avec d’un côté ses nombreux avantages pour accélérer la production, et d’un autre des inconvénients qui alimentent le doute sur la créativité. Inconsciemment, une sorte de suspicion se généralise autour de tous les nouveaux manuscrits, tapuscrits ou parutions. D’une part, des utilisateurs se livrant à une utilisation sans éthique de cette technologie renforcent la méfiance des éditeurs, au point où certains décident de fermer la réception des manuscrits. C’est le cas, en janvier 2025, de la maison des Éditions Mikanda, une maison d’édition congolaise qui a publié un communiqué officiel annonçant avoir « rejeté 80 % des manuscrits reçus » au cours des mois précédents parce qu’ils étaient directement générés par l’IA.
Des filtres anti-IA pour distinguer l’humain et la machine
Dorénavant, les maisons d’édition s’équipent de plus en plus de filtres anti-IA. Des filtres basés sur des données recueillies, des calculs mathématiques et les probabilités d’usage de mots ou d’expressions pour disqualifier tout texte qu’elles estiment généré en entier ou partiellement par une application. À cette allure, imaginons un jeune Amadou Koné à l’âge de 22 ans soumettre son manuscrit dans un tel contexte à un appel à textes. Ou bien qu’il le dépose dans une maison d’édition où le verdict est donné par un filtre anti-IA. Serait-il l’auteur reconnu de ce classique qu’est « Les Frasques d’Ébinto » aujourd’hui ? Le foisonnement des IA a-t-il fini par anéantir la capacité des créateurs de nos jours ? Ne peuvent-ils plus rien créer sans y recourir ? En fin de compte, est-ce que notre incapacité à distinguer la réalisation humaine et celle de la machine ne serait pas une menace pour les vrais talents ? Surtout pour les jeunes et nouveaux créateurs ?
JIbril Amin
