Loin de sa routine de journaliste culturel et de critique littéraire en France, Zacharie Acafou séjourne actuellement à Abidjan pour quelques semaines. Une sorte de tradition qu’il ne manque jamais d’honorer chaque fois que l’occasion se présente. Revenir sur les bords de la lagune Ébrié pour se ressourcer, échanger avec ses frères sang, retrouver sa famille et les proches. C’est également pour lui l’occasion de se mettre à jour sur les nouveautés et de suivre les évolutions de la littérature ivoirienne. Bien qu’il soit très actif dans le milieu littéraire francophone en France en tant que critique littéraire, Zacharie Acafou manifeste un intérêt constant pour le monde du livre ivoirien. Entre ses multiples occupations, il garde toujours un œil attentif sur ce qui se passe dans son pays d’origine. Il suit les tendances, observe les évolutions, apporte sa contribution et participe à diverses initiatives littéraires.
Par ailleurs, il a remporté le Prix MILA de la critique littéraire 2025, une distinction qui met en lumière, depuis trois éditions, le travail souvent méprisé des critiques littéraires francophones. Témoin d’une période faste de la critique littéraire, lorsqu’elle occupait une place importante dans les colonnes des quotidiens ivoiriens, mais aussi de son déclin progressif jusqu’à devenir presque invisible dans le paysage culturel national, Zacharie se réjouit aujourd’hui du regain d’intérêt pour ce genre. Surtout chez les jeunes, de plus en plus nombreux à s’intéresser à l’analyse des textes littéraires. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, ils contribuent à rendre accessible une discipline qui s’était renfermée dans son cocon universitaire. Délaissée par les journaux au profit des «gbairais» jugés plus croustillants. Mais à présent la critique littéraire connaît une véritable renaissance. Face à ce nouveau souffle, nous avons profité du séjour de Zacharie Acafou, critique littéraire ayant l’avantage d’évoluer entre les univers littéraires français et ivoirien, pour recueillir son avis. Dans cet entretien accordé à CultureNoushi, nous abordons la question des outils et des références culturelles sur lesquels s’appuient les critiques littéraires ivoiriens dans leur lecture et leur évaluation des œuvres nationales.
CultureNoushi : Pensez-vous que les outils ou les références culturelles qu’utilisent souvent les critiques littéraires ivoiriens sont adaptés au contexte culturel ivoirien ? Est-ce que les références étrangères n’entravent pas la créativité ivoirienne ?
Zacharie Acafou : C’est une excellente question. J’ai souvent peur des références. Déjà, à l’entame de mon propos, je souhaiterais dire quelque chose qui est un fait. La critique littéraire franco-française, c’est l’ancêtre. Elle existe depuis longtemps, avant même qu’une critique littéraire ivoirienne soit née.En revanche, mon propos s’inscrit dans le fait qu’il est important de ne pas faire certaines choses. Ce serait une erreur de faire ça. Parce que la littérature ivoirienne est radicalement différente de la littérature française. On ne peut pas comparer les deux.
Moi, je souhaiterais qu’on évite qu’en termes de références, un critique littéraire ivoirien copie le discours d’un critique littéraire français. Ce serait déjà biaiser le jeu. Parce qu’on a déjà deux littératures différentes. Quand on prend la littérature de Tiburce Koffi, elle est différente de celle d’un écrivain français.Donc, on est dans deux milieux différents où l’on a des influences sociologiques, culturelles et politiques différentes. Voilà, on est sur autre chose. Après, je pense que la critique littéraire ivoirienne est assez jeune. Il faut le dire, elle est très jeune. Parce que, de mémoire, on a eu la critique ivoirienne, mais on est restés vraiment dans un milieu très universitaire. Ce sont des universitaires, de grands professeurs aujourd’hui, qui ont travaillé là-dessus et qui ont fait des choses assez extraordinaires. Mais cela restait encore de la critique universitaire.Et qui dit critique universitaire dit quelque chose qui n’est pas forcément donné à tout le monde, qui n’est pas toujours accessible. Certes, elle existait, mais elle n’était pas forcément accessible aux journalistes.Depuis quelques années, environ dix ou quinze ans, on a des journalistes culturels qui commencent à émerger, qui commencent à donner leurs avis de lecture. Moi, je pense que la critique littéraire ivoirienne existe. Même si elle est plus récente, elle existe. Son péché serait de prendre pour référence la critique littéraire française. Ce serait un mauvais jeu. On peut peut-être imiter certains aspects du discours, mais de là à reprendre toute la construction syntaxique, la logique ou encore la construction du raisonnement, tout cela doit être propre aux critiques littéraires ivoiriens.
