C’est l’un des événements culturels majeurs de l’année cinématographique en Côte d’Ivoire et en Afrique francophone. Les Frasques d’Ebinto, chef-d’œuvre de la littérature ivoirienne écrit en 1975 par Amadou Koné, s’apprête à faire ses grands débuts au cinéma.
Portée par la vision du réalisateur Luc Gnepa et la production engagée de Charly Kodjo, cette adaptation cinématographique va bien au-delà du simple rendez-vous nostalgique.
La ferveur populaire s’est d’ailleurs manifestée avant même la première séance. En effet, la production enregistre déjà 10 sold-out dans les différentes salles de cinéma avant même l’avant-première d’hier jeudi, signe de l’immense attente du public suscitée par le passage à l’écran de ce grand classique de la littérature ivoirienne.
Alors que les écrans du continent africain ont longtemps été alimentés par des histoires venues d’ailleurs, une certitude s’impose désormais. Le cinéma africain ne doit plus se passer de ses grands classiques littéraires.
Adapter les classiques africains répond d’abord à un besoin de réappropriation culturelle et de transmission intergénérationnelle
Pendant trop longtemps, les grands récits africains ont subi un double sort. Soit ils ont été adaptés par des productions extérieures sans toujours en saisir les nuances culturelles, soit ils ont été purement et simplement ignorés par le grand écran local faute de moyens ou de vision industrielle. Porter à l’écran un classique comme Les Frasques d’Ebinto, c’est opérer un acte puissant de réappropriation culturelle. Il s’agit de reprendre possession de nos propres imaginaires et d’assurer une transmission intergénérationnelle.
Le film permet aux plus jeunes de redécouvrir ces classiques sous un format moderne, dynamique et visuel. Il permet aussi de faire revivre des souvenirs de lecture aux plus âgés. Il crée en outre le pont idéal entre la mémoire d’hier et les attentes de la jeunesse d’aujourd’hui.
Au-delà de la culture, la notoriété d’un livre culte offre au cinéma un argument financier décisif.
Sur le plan économique, la création cinématographique en Afrique se heurte souvent à la frilosité des investisseurs face aux scénarios originaux perçus comme des paris incertains. C’est ici que l’adaptation littéraire devient alors un moyen stratégique majeur pour convaincre les financeurs. Depuis des années, Les Frasques d’Ebinto figure au programme scolaire. Des millions d’élèves ont débattu autour des choix tragiques du jeune Ebinto, de son idylle brisée avec Monique et des conséquences dévastatrices d’une grossesse précoce en milieu scolaire.
A travers l’adaptation de cette œuvre, la production mise sur une marque déjà gravée dans l’esprit du public. Ce réservoir naturel de spectateurs composé d’anciens lecteurs curieux et d’élèves actuels garantit une visibilité immédiate et sécurise les investissements injectés dans le film.
De ce fait, l’adaptation d’un classique réduit considérablement le risque au box-office et devient l’atout idéal pour convaincre les financeurs de miser sur le cinéma local.
Le succès de l’adaptation de Allah n’est pas obligé a d’ailleurs prouvé l’engouement massif du public pour ces grandes fresques littéraires. Il a prouvé qu’un grand texte du patrimoine littéraire pouvait s’imposer sur le grand écran.
Mais réussir ce passage à l’écran comporte un piège, celui de s’affranchir du livre.
En effet, l’un des plus grands défis d’une adaptation littéraire demeure celui de l’imaginaire collectif. Quand un livre est aussi célèbre, chaque lecteur s’est déjà construit son propre film dans la tête, ses propres visages, ses propres voix, ses propres décors. La prod doit donc faire preuve d’une grande justesse pour proposer des choix visuels assez forts pour séduire sans trahir les attentes des amoureux et amoureuses du roman.
Loin de remplacer le livre, le film crée un cercle vertueux qui relance la lecture et stimule l’écosystème éditorial
Contrairement aux idées reçues, le 7e art et la littérature ne se font pas concurrence. Bien au contraire, ils se renforcent mutuellement. L’expérience montre qu’une adaptation réussie en salle crée un effet d’entraînement immédiat sur l’ensemble de la chaîne du livre. La sortie du film Les Frasques d’Ebinto est une opportunité majeure pour relancer les ventes de l’ouvrage en librairie. Mieux encore, pour redonner le goût de la lecture à une jeunesse ultra-connectée en leur donnant envie de revenir au texte original après avoir été captivés par le film.
Pour que cette dynamique devienne pérenne, un soutien institutionnel et privé accru reste indispensable
L’adaptation des Frasques d’Ebinto prouve que le patrimoine littéraire africain est un gisement d’histoires inexploité et surtout inépuisable capable de nourrir des succès populaires et financièrement viables. Cependant, pour que cet élan ne reste pas un coup d’éclat isolé, une prise de conscience collective s’impose à toutes et à tous. Les ministères de la Culture, les fonds d’aide au cinéma et les investisseurs privés doivent désormais mettre en place des mécanismes de soutien spécifiques (par exemple des fonds dédiés à l’achat de droits d’adaptation) ou même des mécanismes d’incitation financière spécifiques pour encourager ces passerelles entre le livre et le film.
C’est à ce prix que la Côte d’Ivoire et plus largement l’Afrique pourront bâtir une industrie cinématographique forte, capable de valoriser ses plus belles plumes et de faire rayonner ses récits à travers le monde.
Par Dima Guei
