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Nicole Vincileoni : plus de 40 ans consacrés à l’analyse et à la préservation de la mémoire littéraire de Bernard B. Dadié

Nicole Vincileoni est la gardienne de l’immense œuvre littéraire du père fondateur de la littérature ivoirienne. Spécialiste de Bernard Dadié reconnue mondialement, professeure agrégée et chercheuse spécialiste de la littérature africaine francophone, elle a consacré la majeure partie de sa carrière académique à la recherche, à l’analyse des textes et à la documentation de l’œuvre de Dadié. Afin de rendre ses travaux accessibles, elle a publié trois essais sur l’univers de Dadié : L’Œuvre de Bernard B. Dadié (1986-1987, Les Classiques Africains), De la ville à la cité désirée : un parcours dans l’œuvre de Dadié (2018, Les Classiques Ivoiriens) et L’ancrage au féminin de l’œuvre de Bernard B. Dadié (2019, Les Classiques Ivoiriens). Aujourd’hui encore, plus de quarante ans après sa thèse soutenue en 1985 à l’Université Paris XII sur Dadié, Nicole Vincileoni continue de veiller sur l’héritage de cette figure tutélaire de la littérature ivoirienne. Le mardi 16 juin 2026, j’ai eu l’occasion de la revoir, près de deux ans après l’avoir découverte lors d’une rencontre littéraire à la Cité des Arts, à Cocody.

La rencontre s’articulait autour des figures tutélaires de la littérature ivoirienne. Ce jour-là, cette dame d’un âge avancé, frêle et de petite taille, m’a fasciné par sa connaissance de l’homme qu’elle étudie depuis quatre décennies. En « djidji », elle connaît son sujet dans les moindres détails. Lorsqu’il s’agit de Dadié, Nicole est intarissable. La simple énonciation du nom « Dadié » décuple sa loquacité, ravive ses souvenirs. « Ça sort comme ça sort. » Une sorte de transe dont on la ressort difficilement. Aussitôt, la discussion fait place à un monologue dès qu’elle prend la parole. 

Mais ce matin du 16 juin, j’étais disposé à l’écouter religieusement me relater la vie de cet homme depuis sa naissance à Assinie en 1916, son passage à l’école de Bingerville, à l’école William-Ponty de Dakar, jusqu’à son décès à l’âge de 103 ans, le 9 mars 2019 à Abidjan.

Avant cette rencontre, mes recherches m’avaient révélé un fait que je pressentais plus ou moins au sujet du lien entre cet écrivain et Nicole. Leur relation a dépassé le cadre professionnel. Et Nicole l’affirme dans le discours d’adieu qu’elle a prononcé le 12 avril 2019 aux funérailles de Bernard B. Dadié, à Abidjan, sur le parvis de la Cathédrale Saint-Paul. Voici un extrait du texte : « Dadié ! C’est avec timidité et reverentia que l’on s’approche de vous comme on approche ces géants enneigés du cœur de l’Afrique. » C’est littéralement de la révérence, de la dévotion qu’elle voue à Dadié. Elle le place dans une dimension sacrée. Et c’est clairement perceptible lorsqu’on rencontre Nicole. Elle parle de lui avec solennité et emphase. 

À 11 h 22, mon taxi me dépose à l’endroit indiqué par le GPS comme étant mon lieu de rendez-vous. Sans panneau ni aucune signalétique indiquant la fondation, j’appelle Nicole pour éviter de m’égarer. Nous nous croisons au portail de la maison de Dadié, qui fait aujourd’hui office de fondation dans la commune de Cocody. J’étais à moins de 100 mètres. Au premier étage, une pièce aménagée en bibliothèque conserve soigneusement la mémoire de Dadié. Avant de franchir le seuil, elle m’avertit : « Désolé hein, nous sommes en travaux de réaménagement et numérisation des archives. Donc, il y a un peu de désordre, mais un désordre bien ordonné. » Une dame est assise, tête baissée devant son ordinateur, occupée à vérifier des livres et à remplir un registre. Valencia, l’assistante de Nicole. Il y a des ouvrages versés partout. Des cartons contenant des documents sont déposés pêle-mêle. D’autres sont empilés les uns sur les autres. Les tables sont pleines, les étagères également. À peine si l’on arrive à faire deux pas sans devoir lever le pied pour enjamber un lot de livres. Un beau désordre que j’adore. Mais, je n’ai pas le droit de filmer. Ce sont les consignes.

Hum ! Ça sent le livre par ici. L’odeur du papier moisi et jauni par le temps a embaumé l’atmosphère. Le décor, les sensations olfactives, le toucher, tout respire Dadié dans cette pièce. Je suis saisi par plusieurs émotions que je peine à cacher : excitation, émerveillement, mais aussi tristesse face à ce trésor culturel qui tarde à être numérisé. Ma curiosité me titille. Je veux en savoir davantage sur l’homme, son histoire, sa vie, sur cette pièce, l’histoire derrière chaque tableau accroché au mur et chacune des œuvres de sa bibliothèque. Je veux tout savoir. Heureusement, Nicole est là. Elle connaît au millimètre près toutes les composantes de la fondation. Notre spécialiste se charge de me faire visiter l’antre, le sanctuaire du père des lettres ivoiriennes. Elle me raconte avec précision les anecdotes et les circonstances liées à chaque objet ayant appartenu à Dadié.

De sa collection de Balzac aux archives des articles publiés dans les journaux et revues, en passant par ses notes et correspondances, tout est soigneusement rangé, en attente d’être numérisé. C’est rassurant de savoir que l’équipe de la fondation mène des actions pour enfin digitaliser les archives.

Nos échanges, ou plutôt son monologue, débouchent sur la dimension d’écrivain et d’homme de culture qu’était Dadié. Sa perception du monde, ses combats pour la culture. « Dadié a refusé que ses travaux sortent de la Côte d’Ivoire », souligne Nicole. Je la suis au pas. Sur chaque étagère, devant chaque lot de livres ou tableau où elle s’arrête, j’écoute attentivement. Aucun détail ne doit m’échapper. J’effectue cette première visite dans le cadre d’un reportage à la fondation. Il me faut donc beaucoup d’informations de sources sûres pour mieux le préparer. Au bout de quinze minutes, nous avons fait le tour des différents rayonnages. Nous sommes au centre de la pièce, près de l’assistante. Nicole continue de me parler de sa vision pour la fondation, les projets à venir autour de l’œuvre de Dadié, les contributions à la pérennisation de la mémoire de l’auteur du « Patron de New York ». Tiens, elle me sort son téléphone pour me montrer les travaux d’un jeune Africain résidant en Europe qui a mis en musique un poème de Dadié. Elle remonte sa conversation WhatsApp avec le jeune homme.

Elle est si heureuse de voir davantage de jeunes s’intéresser à l’homme. Moi, je vis un instant de bonheur en l’écoutant. Mais elle a un autre rendez-vous qui l’attend, et midi approche, son heure de déjeuner qu’elle respecte à la minute près. L’assistante lui rappelle à maintes reprises aussi bien son rendez-vous qui s’impatiente que son heure de déjeuner. La maison de Bernard B. Dadié est devenue comme une seconde maison pour Nicole. À soixante-dix ans révolus, elle occupe le poste de secrétaire générale de la Fondation Bibliothèque-Archives Bernard Binlin Dadié. Chaque jour, elle brave les embouteillages de la ville, de Bingerville à Cocody, pour poursuivre l’œuvre de toute une vie. Chaque jour, avec ses petites mains, elle continue de préserver l’héritage du père de la littérature ivoirienne pour les générations futures.

Jibril Amin