Avant d’entrer dans sa phase d’exécution finale, le Salon international du Livre d’Abidjan (SILA) passe par un comité scientifique dirigé par Dr Paul Hervé Agoubli depuis 2023. Ce comité a la charge d’orienter la ligne éditoriale du salon en fonction du contexte social et des enjeux du moment. C’est l’équipe chargée d’élaborer les différents programmes et de choisir les axes de l’événement : le thème, les thématiques des débats et conférences, l’auteur à l’honneur, le pays invité d’honneur et la région hôte. En prélude à la prochaine édition du SILA, prévue du 28 avril au 2 mai 2026, CultureNoushi a reçu le directeur scientifique du salon dans « Papolittéraire » afin d’en savoir davantage sur le SILA 2026. Dans cette interview, il nous dévoile les innovations et détaille les mesures qui ont été prises pour parer aux défis techniques et logistiques.
CultureNoushi : Qu’est-ce qui a changé en 3 ans dans le SILA depuis votre prise de fonction en tant que directeur scientifique ?
Paul Agoubli : Alors, c’est d’abord la décision du Commissaire général du Salon d’apporter un souffle nouveau dans la relation que le salon pouvait avoir avec une frange spécifique de la population, c’est-à-dire les universitaires, les étudiants et leurs enseignants. C’est la raison qui a milité à ma désignation à ce poste. Donc, ce que j’étais chargé de faire dans un premier temps et qui a donc permis de voir quelques changements dans le salon, c’était d’amener le monde universitaire à s’intéresser, à avoir une relation un peu plus structurée avec le Salon du livre. Et là, on le voit depuis les trois, quatre années où je suis aux affaires, nous essayons de tirer donc les universités au Salon du livre. Mais ce que nous faisons aussi, au-delà de cet aspect des choses, c’est de faire en sorte que, les programmes professionnels qui sont un des leviers importants du salon puissent être bien tenus, puissent être suivis, de sorte qu’à côté de la dimension populaire du salon, tout ce qui concerne donc le professionnel, l’économie autour du salon soit mieux structuré et que les professionnels de l’édition soient dans ce salon-là à leur aise et puissent y faire leurs affaires et progresser.
CultureNoushi : À propos des programmes professionnels introduits l’édition précédente, est-ce qu’on sent son impact déjà dans l’édition ivoirienne ?
Paul A. : Oui, oui. Le programme professionnel, c’est aujourd’hui l’un des secteurs phares du Salon international du livre d’Abidjan, parce que les gens viennent pour deux choses : les visiteurs qui viennent pour la partie foire, donc passer à travers les stands pour acquérir des œuvres. Mais il y a aussi la dimension professionnelle. Donc ce sont des rendez-vous de B2B qui sont organisés soit directement par des prises de contact entre professionnels du livre, mais aussi à travers donc les masterclass et les tables rondes qui se font et qui sont un prétexte pour que les délégations ivoiriennes et étrangères qui gravitent autour du secteur du livre puissent se connecter, discuter et à la fin, puissent signer des contrats pour que les livres ivoiriens circulent, que les livres étrangers arrivent en Côte d’Ivoire et que donc un marché puisse se structurer autour du Salon international du livre. Et on voit bien que justement, cette rencontre à cette foire a un intérêt un peu plus important, plus irradiant que celui des cinq jours où elle dure.
CultureNoushi : Qu’est-ce qui a motivé le choix du Liban comme pays invité à l’honneur cette année ?
Paul A. : Contrairement aux préjugés qu’on peut avoir, c’est un grand pays. C’est un pays qui a une grande civilisation. Et à l’intérieur, vous mettez donc la culture, vous mettez la littérature, vous mettez la pensée en général. Et comme le disait Haidar Salma, qui est le président de l’Union libanaise culturelle mondiale, section Côte d’Ivoire (ULCM-CI), il est dommage que dans l’imaginaire collectif, on ne voit le Liban que du point de vue donc de sa présence dans le secteur économique de la Côte d’Ivoire. Depuis l’année dernière, la communauté libanaise en Côte d’Ivoire avait travaillé à être présente sur le Salon international du livre. Et ensuite, on a bien compris qu’il fallait donner plus d’impact à cette présence-là. Ce qui a fait que depuis quelques mois, nous avons commencé par discuter avec premièrement l’ULCM-CI et ensuite la représentation diplomatique de ce grand pays en Côte d’Ivoire, ce qui fait qu’aujourd’hui, nous avons fini par acter que le Liban serait le pays à l’honneur du salon. Et ça tombe très bien, dans le contexte géopolitique qui est le nôtre aujourd’hui, que de faire une lucarne à ce pays qui a besoin de se savoir donc soutenu et donc enfin porté.
CultureNoushi : Depuis l’édition 2025, le SILA a instauré aussi une région hôte, pour cette année qu’est-ce qui est concrètement prévu pour la région hôte ?
Paul A. : Il y a eu Bassam, il y a eu la région du Cavally et cette année, il y a Bouaké, plus globalement la région du Gbêkê. C’est une innovation qui a été apportée depuis deux ou trois éditions par le Commissaire général. C’est dans l’optique de décloisonner le salon, d’avoir un « in », mais aussi un « hors les murs » du salon pour faire en sorte qu’en fait, ce soit toute la Côte d’Ivoire qui soit impactée par cette foire du livre. Et donc l’idée de mettre à l’honneur une ville ou une région de la Côte d’Ivoire, c’est de questionner son patrimoine littéraire comme son patrimoine culturel. Et donc il y a une série d’activités qui s’organisent autour de cette ville, de cette région du pays. L’une des activités les plus significatives à ce jour par rapport à ce contact ou à cette mise en évidence, c’est le concours des talents de la région. L’année dernière, pour le Cavally, il y a eu un concours de nouvelles et de poésie qui a primé une dizaine d’auteurs dans chaque genre. Et on a bien vu qu’il y avait un engouement très important autour de cette activité. Cette année, il y aura, une semaine avant le Salon international du Livre d’Abidjan, une caravane d’auteurs à Bouaké notamment, pour annoncer le salon, pour l’installer également dans la ville et pour faire en sorte justement d’apporter le public littéraire auprès des populations qui souvent, dans l’organisation de nos pays, n’ont pas l’habitude d’être au plus près des auteurs, notamment de pouvoir les toucher, discuter avec eux et puis donc sentir qu’il y a une vie littéraire, qu’il y a une vie intellectuelle mais qui intéresse aussi l’arrière-pays et les territoires.
CultureNoushi : On remarque que le SILA ne met à l’honneur que des écrivains déjà connus en Europe. Pourquoi ne pas mettre un acteur local à l’honneur afin de mettre la lumière sur lui et le propulser à travers le prestige international du SILA vers le marché mondial ?
Paul A. : Oui, je pense certainement ça. Le Commissaire général répondra à la question avec plus d’aisance, mais ce sont des questions qu’on peut se poser et qu’effectivement des critiques littéraires, des journalistes peuvent et doivent se poser pour permettre, s’il devait y avoir des correctifs dans cette sélection-là, que ces corrections-là arrivent. Mais ce qu’il faut voir, c’est que ce qui est recherché, c’est de voir comment la Côte d’Ivoire rayonne à travers ses gens de lettres. Et donc, si on peut faire un choix qui permet d’envoyer le signal au reste du monde que nous avons des plumes de grand talent et dont les œuvres percent la bibliographie mondiale des grands auteurs, je pense que c’est tant mieux, c’est quelque chose qu’on doit apprécier. Mais je suis d’accord avec vous que ce qu’il faut faire aussi, c’est de permettre, enfin disons, quand on a consacré, il faut là aussi promouvoir au départ pour que les auteurs qui sont ceux du cru, qui sont ceux qui sont avec nous ici en Côte d’Ivoire, puissent, par cette mise en avant, par cette mise en relief, percer un certain secteur de la visibilité pour que, à partir du salon, le salon ne fasse pas que consacrer, mais qu’il installe aussi des grandes figures de lettres que nous aurions en toute souveraineté ici mises en évidence. Donc je suis d’accord que ces choix peuvent être faits, soit reconnaître des auteurs qui sont installés dans les consciences internationales, mais aussi promouvoir des talents qui sont des talents du cru. Donc il ne faut pas être frileux à ce niveau-là. Je suis d’accord que c’est une réflexion qu’il faut mener. Je me permettrai tout de suite, mais rapidement, de saluer le génie de Goulyzia qui, l’année dernière, a été désigné Grand Prix Bernard Dadié. Et je le dis parce que je vois qu’il met vraiment du contenu dans ce prix qu’il a reçu, parce qu’il a, à toutes les tribunes où il est, il signale toujours qu’il a reçu ce prix-là. Et comme c’est un grand auteur, c’est un grand auteur en devenir, il y a effectivement cette possibilité qu’il offre au Salon international du Livre d’Abidjan et également aux prix nationaux, d’avoir cette résonance internationale.
CultureNoushi : Quelles sont les innovations prévues pour le SILA 2026 ?
Paul A. : Alors cette édition, nous allons renforcer. Premièrement, nous allons renforcer les acquis. Vous avez parlé tout à l’heure de SILA Legend. L’année dernière, c’était une idée première qui avait été lancée. Ça a été un succès. Cette année, il s’agit donc de renforcer cette activité pour primer les grands noms, les grandes gloires, les légendes de la littérature et de la culture ivoirienne, ceux en tout cas qui gravitent autour de l’édition et qui permettent donc à notre littérature de monter et de porter le SILA. SILA Legend sera donc revue et rehaussée. On a parlé en début d’entretien du programme professionnel qui, là aussi, sera très important, très impactant parce que les thématiques que nous avons choisies nous permettent effectivement d’envisager une sorte de connexion entre le monde de l’édition et, par exemple, le monde du cinéma. Nous aurons par exemple une discussion sur la relation entre l’écriture, donc la littérature, et le scénario.
Vous voyez par exemple que « Les coups de la vie » de Anzata Ouattara sont donc adaptés au cinéma. Vous avez aussi le cas de « Ebinto », de Amadou Koné, qui a été adapté au cinéma. On voit qu’il y a un vivier dans la littérature ivoirienne qui peut être porté au septième art. Donc cette rencontre, nous allons faire en sorte que ce soit un peu plus marqué. Nous interrogerons également la présence de tous les médiateurs du livre et de la culture dans ce qu’ils peuvent apporter à la littérature. Je parle par exemple de CultureNoushi, mais aussi de tous ces promoteurs de la littérature dont on voit qu’ils ont un impact significatif sur notre littérature. Alors, au-delà de cela, ce que nous essayons de faire aussi, je ne l’ai pas dit d’entrée de propos, depuis quelques années, nous faisons en sorte, en lever de rideau, de faire venir l’auteur à l’honneur à l’université Félix Houphouët-Boigny. Parce que depuis l’année dernière, nous avons signé une convention avec l’université globalement, mais spécifiquement avec l’UFR LLC. Et ce que nous faisons, c’est de faire en sorte que tout ce vivier d’étudiants, mais de professionnels aussi de la critique littéraire, puisse être un personnel assez important qui participe donc à la vie du SILA. On a parlé de Bouaké, c’est de nombreuses petites touches que nous apportons, des ingrédients divers que nous mettons pour faire en sorte qu’au final, nous ayons un salon qui soit diversifié, qui soit coloré et donc qui donne envie à la Côte d’Ivoire, qui donne envie à tout le monde, au monde entier de venir et de découvrir ce que nous pouvons offrir de meilleur, tant dans la littérature elle-même que par rapport donc à notre capacité à organiser de grands événements.
CultureNoushi : Que pensez-vous de l’engouement des Ivoiriens autour du SILA ?
Paul A. : Ce que je trouve rafraîchissant depuis quelque deux ou trois années, parce que moi, j’ai vécu le salon du point de vue de l’institutionnel, donc quand j’étais au ministère de la Culture, je le vis aussi dans l’organisation, donc à la direction scientifique, ce que je vois, c’est que d’année en année, il y a une appropriation générale pour le salon. C’est une activité autour de laquelle le pays se fédère. Et je constate que de grandes figures nationales, dans la politique, dans la culture, dans le monde des peoples, de la musique, de plus en plus de personnalités écrivent, dans le monde religieux également, et nous apportent d’année en année des personnes qui, sinon, sans leur présence, ne seraient pas sur le salon. Donc j’applaudis vraiment cette prise d’initiative, cet intérêt pour le livre, cet intérêt marqué pour l’infini, pour l’éternité. Parce que quand on écrit, on prend une place pour l’infini. Donc de l’avoir compris est quelque chose de rafraîchissant. Tous ceux-là sont des médiateurs qui nous permettent de toucher un public qui sinon ne s’intéresserait pas au salon. J’encourage chacune et chacun, par les biographies, par les témoignages, par la littérature de développement personnel, à s’investir dans la construction des imaginaires, des récits et des itinéraires. C’est quelque chose que je trouve important pour notre édition et spécifiquement pour le SILA.
CultureNoushi : Vu les dysfonctionnements qui ont émaillé l’édition 2025 du SILA, quelles sont les mesures mises en place pour éviter de pareilles situations ?
Paul A. : Faisons le plaidoyer à toute la Côte d’Ivoire qu’il faut bien comprendre l’importance du livre, de l’édition, de la construction des imaginaires et des récits. Il faut vraiment le comprendre. Ce qui fait que le SILA, pour son importance, pour son symbole, doit bénéficier des ressources suffisantes à une organisation, j’allais dire, optimale. Vraiment, ça doit être quelque chose de naturel. Quand on décide des budgets, je ne suis vraiment pas sur un institutionnel spécifiquement, je suis dans toute la chaîne de construction de notre dynamique politique et il faut qu’on y arrive. Parce que c’est quand on arrive à cela qu’on comprend que le SILA doit être hébergé dans un site comme le Parc des expositions d’Abidjan, donc dans l’auditorium plutôt qu’à l’extérieur. C’est comme ça qu’on comprend que, pour un salon qui coûte 150 millions de francs CFA environ sinon plus, il faut donc dégager des moyens suffisants pour que l’Association des éditeurs de Côte d’Ivoire, mais spécifiquement le Commissariat général, ait vraiment ce qu’il faut pour agir pour le rayonnement. Le SILA, c’est une vitrine du pays. Ailleurs, par exemple au Maroc, vous avez des salons qui coûtent le milliard, mais ici nous sommes dans des proportions qu’il faut que nous puissions tenir. Si on a les moyens, avec les expériences que nous avons acquises depuis quelques années, je pense que sur les questions techniques, il n’y a pas de problème. Le salon s’organise naturellement avec les expertises que nous avons.
CultureNoushi : Votre mot de fin.
Paul A. : Jusqu’ici, nous sommes à 100 000 et 125 000 visiteurs. Je remercie le ministère de l’Éducation nationale dont les circulaires permettent de libérer la population scolaire qui vient renforcer l’effectif des visiteurs du salon. Mais au-delà, ce qu’on peut souhaiter, ce qu’on doit souhaiter, c’est que pour une ville d’Abidjan qui culmine autour d’une dizaine de millions d’habitants, il est bon que nous ayons de plus en plus un salon qui aille tutoyer autour des 500 000 et du million de visiteurs. C’est là où on sent qu’il y a vraiment une appropriation massive et générale de tout le corps citoyen, de tout le corps populaire ivoirien pour un objet tellement puissant : c’est le livre. Et si nous arrivons à faire consensus pour le livre, si nous arrivons à créer un marché du livre fort, impactant, il est clair que nous ouvrons de nombreuses portes. D’autant plus que le salon, c’est un moment de détente. Je serai fier de serrer des mains, de distribuer des sourires, des embrassades, des étreintes pour que nous vivions là aussi un moment de solidarité, de tendresse et d’affection. Le SILA est fait pour ça, il est fait pour sourire, pour vibrer, pour chérir le récit qui est le nôtre, le récit ivoirien, celui d’un grand peuple, d’une grande nation.
